La bande dessinée fait désormais partie intégrante de notre paysage culturel : expositions, festivals, débats publics, prix littéraires… Son ascension n’a rien d’une anecdote. Pourtant, au cœur de cette reconnaissance se niche une formule intrigante : le « 9e art ». Ce terme, longtemps réservé à un cercle d’initiés, marque la volonté de placer l’illustration narrative sur le même piédestal que la peinture, le cinéma ou la sculpture. D’où vient ce classement ? À quoi répond ce besoin de hiérarchiser ? Il suffit de jeter un œil à l’histoire singulière du médium pour comprendre que la BD est bien plus qu’un divertissement : elle façonne les imaginaires et bouscule les frontières du récit graphique.
Les ponts entre comics américains, mangas et traditions franco-belges témoignent de la vitalité du secteur. S’intéresser à l’origine et au sens de « 9e art », c’est aussi saisir les tiraillements, les ambitions et la créativité qui entourent la bande dessinée aujourd’hui. Pour tous ceux qui arpentent les rayons jeunesse, qui discutent devant les vitrines de librairie ou qui fréquentent les festivals d’Angoulême, impossible d’ignorer l’importance de cette étiquette dans la reconnaissance culturelle. Décodage d’un phénomène au carrefour de l’illustration et de la culture populaire.
- Le « 9e art » désigne la bande dessinée : ce classement s’inspire de la tradition des Beaux-Arts, avec une signification forte dans la culture française.
- L’expression prend son essor dans les années 1960 en France et devient un véritable outil de légitimation artistique.
- Différents acteurs, du critique Claude Beylie aux auteurs comme Morris, ont joué un rôle dans la construction et la diffusion de ce terme.
- La bande dessinée s’est imposée comme un langage à part, touchant un public large, en lien avec d’autres formes d’art graphique.
- L’origine de la formule « 9e art » reste débattue : elle répond à la quête de reconnaissance et de respectabilité de la BD.
Le 9e art : une expression singulière issue d’une obsession de classement
Classer les disciplines artistiques, c’est un vieux réflexe français. Depuis le XIXe siècle, la tentation d’organiser les arts en une sorte d’échelle, à la manière des Beaux-Arts, relève presque d’un sport national. Cette hiérarchie, issue des débats autour de l’architecture, la sculpture, la musique, la danse ou encore le cinéma, n’a pourtant rien d’immuable.

La bande dessinée, longtemps reléguée dans les marges du divertissement, a su profiter de cette passion pour la nomenclature pour s’ouvrir une place légitime. La désignation de « 9e art » ne relève pas uniquement du caprice intellectuel : c’est le fruit d’un besoin de respectabilité, d’une quête de reconnaissance qui traverse toute l’histoire de la BD.
D’ailleurs, la numérotation des arts n’a jamais fait consensus, même si des tentatives de systématisation existent : architecture, sculpture, peinture, musique, poésie, danse, cinéma, télévision, photographie… Rares sont les personnes capables d’en lister l’ordre exact.
La bande dessinée vient s’inscrire dans ce flou, s’affirmant fièrement comme le neuvième art, dans le sillage du septième (cinéma), et parfois du huitième (photographie, télévision ou radio selon les sources). Ce symbole de modernité dialogue avec la notion de liste et définition des arts classiques.
Ce que les spécialistes retiennent, c’est le contraste : alors que le cinéma s’est rapidement imposé dans le palmarès des arts « majeurs » dès le début du XXe siècle, la BD fut longtemps écartée, suspectée d’être trop populaire, trop hybride, incapable de rivaliser avec la littérature ou la peinture. Pourtant, le pouvoir narratif de l’illustration, sa liberté de ton, sa capacité à toucher tous les publics, ne cessaient de gagner du terrain. Le « 9e art », plus qu’un simple slogan, devint une arme pour promouvoir la bande dessinée comme médium respectable, digne d’étude et d’exposition. À tel point que même les institutions, naguère frileuses, finissent par adouber l’expression, preuve que la culture évolue aussi par petites touches lexicales.
Un exemple concret : le festival d’Angoulême, créé dans les années 1970, expose fièrement les œuvres de la bande dessinée au même titre que les musées présentent les tableaux classiques. En 2026, l’étiquette « 9e art » reste un repère symbolique et un clin d’œil à l’histoire de la légitimation culturelle.

L’impact de la hiérarchie des arts sur la reconnaissance de la BD
Il ne suffit pas d’accoler un numéro à une pratique pour qu’elle soit prise au sérieux. Les institutions culturelles françaises ont longtemps cherché à équilibrer le respect dû aux disciplines « historiques » et leur ouverture aux formes émergentes. Attribuer le « neuvième rang » à la bande dessinée a été ressenti par certains comme une provocation, par d’autres comme une juste reconnaissance.
Dans les années 1960, alors que littérature, arts plastiques ou cinéma avaient déjà un statut consolidé, la BD peinait à s’extraire du qualificatif de « sous-culture ». À force d’efforts associatifs, éditoriaux et militants, cette situation a évolué. Le label « 9e art » devint peu à peu un véritable levier pour convaincre enseignants, conservateurs et éditeurs d’accueillir la bande dessinée dans les rangs des arts graphiques dignes d’intérêt.
Origine et signification de l’expression « 9e art » : une histoire de conquête culturelle
L’histoire de l’expression commence bien avant son adoption large par les amateurs. Si l’on s’en tient aux sources, la trace la plus solide remonte à 1964, avec le critique de cinéma Claude Beylie. Dans une série d’articles parus dans une revue confidentielle, il suggère que la bande dessinée mérite le titre de « neuvième art », référence limpide au développement du 7e art (cinéma) et à la quête de statut pour ce médium souvent mésestimé. L’allusion à Phil Corrigan dit « X-9 » – un célèbre agent de BD américaine – ajoute une note de connivence à ce baptême.
Mais le classement des arts n’étant jamais figé, la paternité du concept fait débat : d’autres évoquent la chronique menée dans Spirou à la même époque, où Morris (créateur de Lucky Luke) et Pierre Vankeer popularisent le terme dans un feuilleton dédié à l’histoire du médium. L’idée s’enracine très vite dans le paysage éditorial français : des dizaines d’articles, puis, en 1971, la publication du livre-manifeste de Francis Lacassin, « Pour un neuvième art, la bande dessinée ». Lacassin, figure tutélaire du mouvement bédéphile, ne ressent même pas le besoin de justifier l’appellation : elle s’impose, comme si l’époque était mûre pour ce passage symbolique d’un art méprisé à un art reconnu.
Ce glissement lexical sert principalement la légitimation : revendiquer l’expression « 9e art », c’est exiger un traitement à égalité avec les arts dits majeurs. En France, le phénomène est très marqué : alors que les pays anglo-saxons ou hispaniques se montrent indifférents à cette numérotation (ou la tournent en dérision), la sphère francophone fait de la BD un emblème culturel. Cela tient beaucoup à l’ancienneté de la tradition du dessin narratif en France, et au rôle des institutions : musées, festivals, maisons d’édition spécialisées. Pour illustrer : l’ouverture du Musée de la bande dessinée à Angoulême, le choix du nom de la revue Neuvième Art… Rien n’est laissé au hasard.
Parmi les prises de position récentes, certains critiques voient dans ce classement une opportunité de dépasser le cliché de la « BD pour enfants ». D’autres, plus sceptiques, rappellent que le terme sert aussi à masquer des débats jamais clos sur la définition même de l’art graphique : qu’est-ce qu’une œuvre ? Où placer la frontière entre album jeunesse, roman graphique et comic book pour adultes ? En 2026, ce sont des questions toujours d’actualité, illustrant la vitalité du débat autour du 9e art.
Liste : Les étapes clés dans la popularisation de l’expression « 9e art »
- 1964 : Claude Beylie propose l’expression dans un article influent.
- Feuilleton « 9e Art » dans le journal Spirou, sous la plume de Morris et Pierre Vankeer.
- 1971 : Francis Lacassin publie « Pour un neuvième art, la bande dessinée ».
- 1974 : Création du festival d’Angoulême, rendez-vous majeur de la BD.
- Années 1990-2020 : Institutionnalisation du terme dans les musées, festivals, et revues spécialisées.
L’évolution de la bande dessinée, ou comment un art graphique s’épanouit en dehors des frontières classiques
Si l’expression « 9e art » a marqué les débats, la bande dessinée, elle, a suivi une trajectoire bien différente de ses cousines des Beaux-Arts. Depuis Rodolphe Töpffer au XIXe siècle, inventeur du récit en images, la BD française s’est construite en parallèle de la peinture, du roman et du cinéma, piochant à l’envi dans les traditions européennes, mais aussi américaines et asiatiques. Figurez-vous que le Yellow Kid, aux États-Unis, pose dès la fin du XIXe siècle les bases des comics modernes, tandis que les illustrateurs d’Epinal forgent un style à la française fait de satire, de poésie et d’imaginaire populaire. La double culture franco-belge s’impose : Tintin, Spirou, Astérix… Impossible de ne pas croiser un héros de BD lors d’une balade dans les librairies ou sur les étagères des médiathèques.
L’aspect hybride du neuvième art saute aux yeux : un mélange de codes, une promesse de liberté pour les auteurs comme pour les lecteurs. À travers les décennies, la BD s’est diversifiée : du feuilleton pour enfants aux romans graphiques destinés aux adultes, la palette de styles et de thèmes n’a cessé de s’élargir. On trouve aujourd’hui des œuvres qui abordent la politique, l’histoire, la sociologie, l’intime ou encore la science-fiction. Cette diversité explique que la BD ait finalement acquis son statut d’art populaire et savant à la fois, nourrissant tant la culture de masse que les recherches universitaires. Les expositions d’Angoulême, mais aussi les collections permanentes de certains musées généralistes, témoignent d’un tournant : la BD sort du « ghetto enfantin » pour dialoguer avec la photographie, le cinéma ou la sculpture. Au fil des années, cette mixité se retrouve également dans les écoles d’art et les festivals en région, poussant à l’innovation et à la reconnaissance institutionnelle.
Pour les curieux de passage ou les bédéphiles aguerris, ce pluralisme fait le sel de la BD contemporaine. Il arrive, dans certains débats, que les puristes s’affrontent sur le sens exact à donner à l’expression « 9e art ». Mais ce sont souvent les pratiques elles-mêmes – la rencontre d’un auteur avec son public, le succès inattendu d’un album ou la création d’un atelier – qui motivent les évolutions.
Tableau : Chronologie succincte de la bande dessinée en tant que 9e art
| Période | Événement clé | Signification pour le 9e art |
|---|---|---|
| 1833 | Parution de « Histoire de M. Jabot » (Töpffer) | Naissance du récit graphique moderne |
| 1895-1910 | Apparition des premiers comics dans la presse (Yellow Kid, États-Unis) | Diffusion populaire, influence américaine |
| 1964 | Proposition du terme « neuvième art » par Beylie | Point de bascule dans le discours sur la BD |
| 1971 | Publication de Lacassin, « Pour un neuvième art » | Légitimation universitaire et critique |
| 1974 à aujourd’hui | Création et essor du festival d’Angoulême | Institutionnalisation, dialogue avec d’autres arts |
On constate que chaque étape vient consolider un peu plus la BD comme pilier du patrimoine culturel, modèle d’innovation dans l’illustration narrative.
Pourquoi la France est-elle le laboratoire du neuvième art ?
L’attachement français à la bande dessinée n’est pas qu’un cliché : il s’appuie sur une vraie histoire de fidélité et d’engagement. La BD n’y a jamais été confinée à l’enfance : dans les années 1960-1970, de jeunes auteurs osent traiter de sujets sérieux, abordent la politique, le social ou la sexualité, distillent une critique vive de la société. Les générations suivantes multiplient les genres et font exploser les frontières. Résultat : il existe aujourd’hui plus de 5 000 nouveaux albums publiés chaque année en France, d’après les relevés 2025 du secteur. Peu de pays peuvent en dire autant.
Cette vitalité s’explique par une politique résolument volontariste. Subventions, formation, festivals, école spécialisées : toutes ces mesures participent à la professionnalisation du métier, à l’émergence de nouveaux talents, mais aussi à la consolidation d’un public attentif. Le festival d’Angoulême, rendez-vous incontournable, agit comme un véritable baromètre : ses expositions, débats et prix, mais aussi son ancrage social, prouvent que la bande dessinée fait partie du quotidien.
D’ailleurs, le processus d’institutionnalisation s’est accentué avec l’irruption des mangas, la diversité des créations et les croisements de genres : adaptation théâtrale, BD reportage, autobiographie graphique. Les maisons d’édition et les librairies spécialisées jouent le rôle de tisseurs de liens : elles accompagnent les découvertes, favorisent le dialogue entre culture populaire et grande culture. Parmi les initiatives à saluer, des ateliers d’apprentissage du dessin : ils donnent, partout dans l’Hexagone, envie de franchir le pas et de tenter sa propre aventure graphique.
Un détail à retenir : la France n’est pas la seule à mettre en avant l’expression « 9e art », mais peu de contextes nationaux présentent une telle densité de lieux, d’événements et d’inventions autour de la BD. Si certains milieux académiques ou critiques affinent encore la définition de l’art graphique, le public, pour sa part, a déjà adopté le 9e art dans ses usages, ses loisirs, ses débats.
Les nombreuses médiathèques, maisons de quartier et espaces culturels de banlieue affichent leurs ateliers BD et leurs expositions d’originaux comme autant de preuves de cette dynamique. Dans les gares, les affiches publicitaires côtoient les héros de la BD, preuve que l’ancrage du neuvième art dans la culture française a de beaux jours devant lui.
Diversité, débats et perspectives : la BD contemporaine face à ses propres frontières
Une fois admise au panthéon des arts, la bande dessinée n’a pas arrêté de se réinventer : hybridations, rencontres avec d’autres formes, présence numérique, expérimentations graphiques. L’expression « 9e art », parfois remise en cause, côtoie sans complexe les réalités les plus diverses : romans graphiques pointus, comics américains, mangas japonais, récits autobiographiques, fanzines, albums jeunesse. La force du médium tient dans sa capacité d’adaptation, à la fois à la société et aux goûts d’un public devenu exigeant.
Cela n’empêche pas les débats : qu’est-ce qu’une « vraie » BD ? Faut-il consacrer certains auteurs comme « maîtres » et écarter les autres des collections patrimoniales ? Les codes évoluent, mais la question de la frontière entre art et divertissement reste vive. Certains critiques – comme Thierry Groensteen ou Éric Maigret – insistent sur la pluralité du secteur, la nécessité d’accepter l’incomplétude, les échanges avec les autres arts graphiques. À l’autre bout du spectre, des médias s’interrogent encore : l’expression « neuvième art » est-elle un outil de promotion ou une réalité artistique ?
En 2026, le dialogue reste ouvert. Les auteurs parlent de « roman graphique » ; les éditeurs revendiquent la diversité ; les musées et les festivals varient leurs programmations. Ce qui apparaît certain, c’est que la dynamique du neuvième art dépasse les enjeux de définition. Le public, lui, continue d’arpenter les rayons, d’explorer les nouveautés et d’inviter la BD dans tous les pans de la culture : scolaire, associative, muséale ou familiale. Une chroniqueuse art graphique l’a raconté une fois : « Ce qui compte au fond, ce n’est pas le numéro, c’est le dialogue entre les univers, la place que chacun se donne pour entrer dans l’histoire. »
Si jamais vous passez devant une médiathèque de quartier ou si vous hésitez devant une vitrine, un conseil : poussez la porte, demandez conseil, testez une nouvelle série. Le neuvième art, comme tout art vivant, a besoin de spectateurs curieux pour continuer à croître.
Pourquoi parle-t-on de 9e art pour désigner la bande dessinée ?
L’expression vient de la tradition française de classement des arts : après le cinéma (7e art) et d’autres disciplines modernes, la bande dessinée décroche son rang de « neuvième » pour revendiquer une place à part entière dans la culture, au même niveau que la peinture, la sculpture ou la musique.
L’expression 9e art est-elle utilisée ailleurs qu’en France ?
Non, le terme « neuvième art » reste surtout un phénomène francophone. On le retrouve chez les amateurs de bande dessinée en Belgique, mais il est très peu utilisé dans les pays anglophones ou hispaniques, où la BD porte d’autres noms et statuts.
Qui a inventé l’expression 9e art ?
Le critique Claude Beylie est le premier à avoir proposé cette expression en 1964. Elle a ensuite été popularisée par des auteurs et des chroniqueurs comme Morris et Pierre Vankeer, avant d’être consacrée par Francis Lacassin dans un livre-manifeste.
Quels thèmes la bande dessinée aborde-t-elle aujourd’hui ?
Le 9e art ne se limite plus aux histoires pour enfants : il s’attaque aujourd’hui à tous les sujets, de la politique à l’histoire intime, de la science-fiction à la chronique sociale, et même à des expérimentations graphiques audacieuses.
Peut-on dire que la BD est vraiment un art à part entière ?
Le débat existe encore, même en 2026 : certains y voient une invention éditoriale, d’autres une discipline artistique aussi légitime que le cinéma ou la littérature. La diversité des styles et des œuvres témoigne de la richesse de la bande dessinée, au-delà des querelles de définition.
